c. 5400-2000 BCE
Quand la boue, le roseau et la comptabilité inventent la ville
L’aube se lève sur les marais du sud, et un prêtre traverse l’argile humide avec un panier d’orge et un calame taillé dans le roseau. Ce n’est pas encore l’empire, pas encore l’épopée, pas encore le tonnerre des rois. C’est plus calme que cela. Dans les terres d’Ur et des grandes cités-temples du sud de l’Irak, on commence à mesurer le grain, l’eau, le travail et la dette, et ce faisant on invente quelque chose de presque plus saisissant qu’un palais : l’administration.
Ce que l’on ignore souvent, c’est que l’écriture ne commence pas ici avec la poésie ni avec la prophétie. Elle commence avec l’inventaire. Une tablette d’Uruk est moins romantique qu’une lettre d’amour et bien plus révolutionnaire, car dès qu’une récolte peut être comptée, une ville peut grandir au-delà de la mémoire d’un seul ancien. Vers 3200 avant notre ère, Uruk devient la première véritable métropole que le monde ait connue, avec ses temples, ses ateliers, ses remparts, et des inconnus qui apprennent l’art difficile de vivre côte à côte.
Puis viennent les tombes d’Ur, et avec elles le froid derrière la splendeur. Dans le cimetière royal, fouillé dans les années 1920, la reine Puabi apparaît en feuilles d’or, lapis-lazuli et cornaline, encore rayonnante après quatre mille cinq cents ans. Pourtant, autour d’elle gisaient des serviteurs qui semblent l’avoir suivie dans la mort au terme d’une cérémonie de cour soigneusement mise en scène. La majesté, ici, exige déjà des témoins.
Les objets retrouvés à Ur racontent une autre histoire, presque tendre dans son ambition. Lapis venu d’Afghanistan, coquillages du Golfe, bois apporté de loin : dès l’origine, l’Irak n’est pas isolé mais relié, charnière entre plusieurs mondes. Ce réseau de routes fluviales et caravanières deviendra la destinée du pays, et aussi son fardeau, pour tous les siècles qui suivront.