La plupart des visiteurs de Morges, en Suisse, descendent d'un train InterCity sans jamais remarquer les modestes voies à écartement métrique qui longent le quai — des voies qui appartiennent à l'un des plus anciens chemins de fer régionaux encore en service dans le canton de Vaud. La gare de Morges-St-Jean est le seuil discret entre la ville lacustre et les collines viticoles qui la dominent, une halte où un train de deux voitures attend de vous emmener dans un paysage que la majorité des touristes traversent en voiture sans même y prêter attention.
La halte se trouve dans le quartier de St-Jean à Morges, un quartier résidentiel situé à l'est de la vieille ville. Pas de grand bâtiment de gare ici, pas de salle d'attente aux lustres étincelants — juste un quai, un abri, et la promesse d'un train toutes les demi-heures aux heures de pointe. Elle fait partie du réseau MBC (Morges–Bière–Cossonay), un duo de lignes qui sillonnent la campagne vaudoise depuis les années 1890, transportant écoliers, navetteurs et, de plus en plus, des visiteurs qui ont compris que la plus belle vue sur le lac Léman ne se prend pas depuis les rives, mais depuis les coteaux viticoles qui les surplombent.
Depuis cette halte modeste, la ligne BAM gravit doucement les pentes en direction de Bière et d'Apples, traversant un vignoble suisse que les cartes postales ne parviennent pas à rendre : des rangées nettes de ceps de Chasselas descendant vers le lac, les Alpes savoyardes flottant sur la rive opposée, la lumière passant de l'argenté au doré à chaque courbe du train. Le trajet entier ne prend guère plus de vingt minutes, mais il transforme votre perception de ce qui se cache juste derrière le front de lac de Morges.
Recherché par l'équipe éditoriale d'Audiala à partir d'archives historiques, d'archives architecturales et de connaissances locales.
Histoire
Une ligne de vie à voie métrique qui a refusé de mourir
La Suisse a construit plus d'une centaine de chemins de fer à voie étroite entre 1870 et 1920 — des lignes locales destinées à acheminer des bidons de lait, du bois et les filles des agriculteurs des villages de montagne vers les villes de marché. La plupart ont disparu aujourd'hui, leurs rails arrachés, leurs tracés transformés en pistes cyclables. La ligne BAM, qui traverse Morges-St-Jean, a ouvert en 1895 et fonctionne toujours. Cela la rend plus ancienne que l'aviation motorisée, plus ancienne que le Tour de France, plus ancienne que les Jeux Olympiques modernes.
La ligne n'a jamais été glamour. Sa vocation était pratique : relier les communes viticoles au-dessus de Morges — Apples, Bière, L'Isle — au lac et au réseau ferroviaire national à la gare de Morges. Une seconde branche, la ligne MC vers Cossonay, a suivi en 1905. Ensemble, elles ont formé une modeste toile de voies métriques à travers l'arrière-pays vaudois, exploitées par des équipes qui connaissaient chaque agriculteur par son nom.
Le tournant
Le train de Paderewski et le combat pour le chemin de fer viticole
En 1897, deux ans après la mise en service de la ligne BAM, le pianiste polonais et futur homme d'État Ignacy Jan Paderewski acquiert le domaine de Riond-Bosson, en périphérie de Morges. Il y vivra, par intermittence, pendant plus de quatre décennies — composant, recevant des dignitaires et cultivant des roses dans un jardin qui deviendra célèbre dans toute l'Europe. Le petit train cahotant à travers les vignes au-dessus de sa propriété faisait alors déjà partie du rythme quotidien du paysage.
Ce que Paderewski observait depuis sa terrasse, c'était un chemin de fer luttant pour sa survie presque dès sa naissance. Dans les années 1930, les autobus et les automobiles étouffaient les lignes à voie étroite dans toute la Suisse. Des dizaines ont fermé. Les lignes BAM et MC ont vacillé, sauvées à chaque fois par des subventions cantonales et l'insistance obstinée des communes vaudoises à considérer leur train non comme une relique, mais comme une nécessité. Les deux exploitants ont finalement fusionné en une seule entité — MBC Transports — mutualisant leurs ressources pour rester solvables.
Le pari a payé. Au XXIe siècle, le MBC a survécu à presque tous les chemins de fer ruraux comparables de Suisse occidentale. Une flotte de trains articulés Stadler modernes a remplacé le matériel roulant d'époque, les horaires ont été intégrés sans heurts au réseau CFF, et la fréquentation de la ligne a augmenté à mesure que les communes au-dessus de Morges se développaient. La halte de St-Jean, autrefois arrêtée par les ouvriers laitiers, dessert désormais les navetteurs se rendant à Lausanne et les randonneurs en route pour les sentiers viticoles. Cent trente ans plus tard, le petit chemin de fer continue de déjouer les pronostics de ceux qui lui prédisaient sa fin.
La question de la voie métrique
Pourquoi construire à voie métrique (1 000 mm) plutôt qu'à l'écartement standard de 1 435 mm ? Pour des raisons de coût, principalement. La voie étroite est moins chère à poser, permet des courbes plus serrées — environ 45 mètres de rayon minimum contre 300 pour la voie normale — et peut gravir des déclivités plus importantes. Pour une ligne rurale serpentant à travers les vignes et les vergers avec un budget cantonal modeste, c'était la seule option réaliste. La contrepartie : les voyageurs arrivant à la gare CFF de Morges doivent changer de train, traversant le quai pour passer des petites voitures MBC aux rames InterCity grand format. Ce changement de quai prend environ quatre-vingt-dix secondes et reste le rituel quotidien de chaque navetteur empruntant la ligne.
Des bidons de lait au Swiss Travel Pass
Le fret initial de la ligne BAM se composait principalement de produits agricoles — tonneaux de vin, fromages et bois provenant des contreforts du Jura. Le trafic voyageurs était secondaire. Ce ratio s'est lentement inversé au cours du XXe siècle, à mesure que les villages au-dessus de Morges se transformaient en banlieues résidentielles et que l'agriculture se mécanisait. Aujourd'hui, le MBC ne transporte pratiquement plus de marchandises, mais ses trains acceptent l'abonnement général, la carte demi-tarif et le Swiss Travel Pass, ce qui signifie que les touristes internationaux peuvent parcourir l'ensemble du réseau sans frais supplémentaires. C'est l'une des meilleures affaires discrètes dans un pays peu réputé pour la gratuité des transports.