A History Told Through Its Eras
Mains d'argile, forteresses de pierre et grand mal de tête balkanique de Rome
Origines et empires, c. 5200 av. J.-C.-476 apr. J.-C.
Une main d'enfant imprimée dans l'argile humide n'est pas l'endroit où commencent d'ordinaire les histoires nationales, et pourtant c'est l'une des plus anciennes signatures de Bosnie-Herzégovine. Dans la plaine marécageuse de Butmir, près de l'actuelle Sarajevo, les archéologues ont mis au jour en 1893 des poteries néolithiques ornées de spirales, de méandres et de petites empreintes de mains presque indécentes d'intimité à travers sept millénaires. Avant les rois, avant les frontières, quelqu'un ici façonnait la terre avec soin en espérant qu'elle dure.
Ce que l'on oublie souvent, c'est que cette terre a infligé à Rome l'un de ses plus vilains chocs. En 6 apr. J.-C., les tribus illyriennes de ces montagnes se sont soulevées contre la domination impériale, et la révolte menée par Bato le Daesitiate a forcé Tibère à mobiliser une armée immense ; Auguste lui-même l'a considérée comme la crise la plus grave de son règne depuis Hannibal. Quand un officier romain demanda pourquoi les tribus s'étaient révoltées, la réponse de Bato tomba net : Rome, dit-il, envoyait des loups au lieu de bergers.
Le sud n'a jamais été un bord oublié. Au-dessus de Stolac, à Daorson, des murs de pierre sèche se dressaient en blocs si énormes qu'ils paraissent encore légèrement déraisonnables, comme si un Cyclope s'était mis à l'urbanisme après une leçon de grec. Les Daorsi commerçaient le long de la vallée de la Neretva, frappaient monnaie en alphabet grec et faisaient de ce qui est aujourd'hui l'Herzégovine un corridor d'échanges bien avant qu'on lui donne ce nom.
Puis Rome fit ce qu'elle fait toujours quand la simple punition ne suffit plus. Elle pava, taxait, recrutait et pliait le pays à la vie provinciale, laissant des routes, des villas, des postes militaires et un goût de l'administration que les empires suivants hériteraient avec un enthousiasme remarquable. Le monde antique s'est effacé, mais l'habitude est restée : la Bosnie-Herzégovine continuerait à se voir gouvernée d'ailleurs sans jamais être entièrement possédée.
Bato le Daesitiate n'était pas une abstraction de marbre, mais un chef de guerre des montagnes assez redoutable pour effrayer Auguste et assez éloquent pour laisser à Rome l'une de ses insultes les plus mémorables.
Le site de Butmir, près de Sarajevo, a conservé des empreintes de mains d'enfants dans l'argile, geste préhistorique plus personnel que n'importe quel sceau royal.
La paix de Ban Kulin, les larmes de la reine Katarina
Le royaume de Bosnie, 958-1463
Une feuille de parchemin en 1189 a parfois fait plus pour la Bosnie qu'un champ de bataille. La charte de Ban Kulin aux marchands de Dubrovnik promettait libre circulation et traitement décent, et son ton surprend presque par sa civilité : commerce, paix, invités plutôt qu'étrangers. Les Bosniens évoquent encore le « temps de Ban Kulin » comme un raccourci pour dire la prospérité, ce qui dit quelque chose d'important sur l'imaginaire du pays : son âge d'or commence non par la conquête, mais par la confiance.
Le royaume médiéval portait pourtant une énigme en son centre. Sur les collines près de Jajce, Stolac et ailleurs, les stećci reposent encore à ciel ouvert, gravés de cavaliers, de danseurs, de croissants, d'épées et de ces mains levées qui semblent à moitié bénédiction, à moitié adieu. Rome traitait l'Église bosnienne d'hérétique, les voisins orthodoxes en disaient presque autant, et pourtant les croyants n'ont laissé derrière eux presque aucune bibliothèque doctrinale. Leur théologie s'est tue. Leurs pierres, non.
Puis vint Tvrtko I, patient, le regard froid, et presque assez brillant pour faire de la Bosnie la puissance dominante des Balkans occidentaux. En 1377, il se fit couronner près du tombeau de saint Sava, revendiquant sa légitimité par un geste aussi théâtral que politique, et à partir de ce moment la Bosnie cessa d'être seulement un royaume montagneux rétif pour devenir un État avec littoral, ambition et portée diplomatique depuis l'Adriatique vers l'intérieur. La scène est splendide : monastère, reliques, titres, et un souverain qui savait parfaitement ce que les symboles peuvent faire.
La fin mérite une tragédie. En 1463, la reine Katarina s'enfuit vers l'ouest tandis que les Ottomans s'emparaient du royaume, ses enfants entrèrent dans le monde ottoman et se convertirent à l'islam ; elle passa les quinze dernières années de sa vie à Rome à écrire des lettres, suppliant pour une croisade qui ne vint jamais. Quant au dernier roi, Stjepan Tomasevic, il fit confiance à la promesse de clémence de Mehmed II après s'être rendu à Kljuc, pour perdre la tête après avoir perdu son royaume. La Bosnie disparut comme royaume indépendant, et cette blessure résonnerait des siècles durant à Sarajevo, Travnik et Jajce.
La reine Katarina n'était pas un symbole de tristesse abstraite, mais une veuve en exil à Rome, écrivant lettre après lettre dans le silence politique tandis que ses enfants grandissaient dans l'empire qui lui avait pris sa couronne.
Le testament conservé de Katarina demandait que son cœur soit rapporté en Bosnie et déposé dans une église franciscaine à Jajce ; autant que l'on sache, il n'y est jamais arrivé.
Mosquées, vizirs, ponts et mainmise impériale
Province ottomane et ambition habsbourgeoise, 1463-1914
Tenez-vous de bonne heure dans la Baščaršija de Sarajevo, avant le vrai réveil des échoppes à souvenirs, et le chapitre ottoman semble encore assez proche pour qu'on le touche. Le cuivre attrape la lumière, les ruelles se resserrent, et les institutions de Gazi Husrev-beg montrent à quoi ressemblait le pouvoir au XVIe siècle quand il choisissait de bâtir plutôt que de seulement commander : mosquée, médersa, hammam, marché, bibliothèque, fondation pieuse. Ce que la plupart des gens ne voient pas tout de suite, c'est que Sarajevo n'a pas simplement été embellie par lui. Elle a, en grande partie, été faite par lui.
La Bosnie ottomane s'est aussi élevée par des hommes arrachés à ses propres vallées. Sokollu Mehmed Pasha, né Bajica Sokolovic près de Rudo, fut pris par le système du devshirme, converti, formé, puis gravit tous les échelons jusqu'à devenir grand vizir de l'empire. C'est le genre de destin balkanique qui semble inventé par un romancier : un garçon chrétien du pays de la Drina réglant les affaires impériales à Istanbul, puis laissant derrière lui le grand pont de Višegrad, arche de pierre si élégante qu'elle deviendrait plus tard littérature sous la plume d'Ivo Andrić.
Pourtant, la Bosnie ottomane n'a jamais été pure obéissance. La guerre de frontière avec les Habsbourg transforma les villes en garnisons et les pachas en négociateurs avec la catastrophe toujours tapie à une vallée de distance. Travnik devint capitale provinciale ottomane au XVIIe siècle, ville de vizirs, de rapports, de rivalités et de protocole joué sous la pression des politiques frontalières, pendant que Mostar et Blagaj prospéraient grâce au commerce, à la foi et à la gestion minutieuse des routes d'Herzégovine.
Puis l'empire s'affaiblit, et Vienne entra avec l'assurance d'une bureaucratie convaincue que les cartes pouvaient régler les sentiments. L'Autriche-Hongrie occupa la Bosnie-Herzégovine en 1878, puis l'annexa en 1908, posant des rails de tram à Sarajevo, imposant des façades, formant des fonctionnaires et réorganisant la vie civique avec une netteté habsbourgeoise. Le résultat ne fut pas l'effacement, mais la superposition : cours ottomanes à côté de bâtiments sécessionnistes, fez près des redingotes, et une société modernisée contre ses propres nerfs. L'acte suivant commencerait, très littéralement, à un coin de rue de Sarajevo.
Gazi Husrev-beg apparaît aujourd'hui comme un fondateur pieux, mais c'était aussi un bâtisseur d'empire très concret qui savait qu'une ville a besoin de boutiques, de bains, d'écoles et d'horloges avant d'avoir besoin de slogans.
La célèbre tour de l'horloge de Sarajevo était réglée sur le temps lunaire, si bien que, pendant des générations, c'était le coucher du soleil plutôt que minuit qui commandait la remise à zéro quotidienne.
Le coup de feu de Sarajevo, le siège et l'État reconstruit sur les cendres
Siècle yougoslave et souveraineté fracturée, 1914-1995
Le 28 juin 1914, une mauvaise bifurcation a changé le monde. La voiture de l'archiduc François-Ferdinand s'arrêta sur l'Appel Quay de Sarajevo presque par accident, et Gavrilo Princip, qui avait déjà raté sa chance plus tôt dans la journée, se retrouva soudain à portée de pistolet. Deux coups de feu plus tard, l'héritier du trône habsbourgeois et son épouse Sophie mouraient, l'Europe roulait vers la guerre, et la Bosnie-Herzégovine redevenait l'endroit où les empires découvrent que des griefs locaux peuvent mettre le feu à un continent.
Après la guerre, la Bosnie entra dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, puis dans la Yougoslavie, avant de subir la sauvagerie de la Seconde Guerre mondiale, quand occupation, fascisme, résistance et vengeance déchirèrent le pays. Sutjeska devint l'une des grandes épopées partisanes de 1943, moins parce qu'elle était nette que parce qu'elle était désespérée : une force épuisée combattant l'encerclement dans des montagnes qui ne pardonnent aucune faiblesse. La Yougoslavie socialiste transforma ensuite la mémoire en monument, nulle part avec plus de force que dans les vastes paysages mémoriels encore dressés dans les forêts.
Pendant quelques décennies, le scénario changea. Les usines ouvrirent, les immeubles poussèrent, et Sarajevo apprit à jouer la capitale cosmopolite avec une conviction très réelle, jusqu'aux Jeux olympiques d'hiver de 1984, lorsque la ville se présenta au monde avec tremplins, lignes nettes et une assurance qui fend aujourd'hui un peu le cœur. Ces sites olympiques, dispersés au-dessus de la ville, allaient bientôt ressembler moins à des symboles de modernité qu'à des accessoires oubliés par une époque disparue.
Puis vint l'effondrement. La Bosnie-Herzégovine déclara son indépendance en 1992, la guerre suivit, et le siège de Sarajevo dura près de quatre ans tandis que le Vieux Pont de Mostar tombait dans la Neretva sous les tirs d'artillerie en novembre 1993. Ce que l'on voit moins au premier regard, c'est que l'État d'après-guerre créé par l'accord de Dayton en 1995 n'était pas une paix nette, mais un compromis rédigé pour arrêter la tuerie d'abord et régler les contradictions plus tard. Cette inachèvement façonne encore le pays actuel, de Banja Luka à Mostar, des pierres reconstruites de Počitelj au silence de certaines collines.
Alija Izetbegović reste un homme d'État contesté, mais pendant la guerre c'était aussi un homme âgé, épuisé, négociant pour un pays pendant que sa capitale était bombardée rue après rue.
Pendant le siège, les habitants de Sarajevo organisaient concerts, concours de beauté et représentations théâtrales dans les sous-sols, comme si la culture elle-même relevait de la défense civile.
The Cultural Soul
Trois noms pour la même tendresse
En Bosnie-Herzégovine, la langue n'est jamais seulement la langue. Un serveur à Sarajevo dira peut-être bosnien, un libraire à Banja Luka dira peut-être serbe, une grand-mère à Mostar dira peut-être croate, et tous trois comprendront la plaisanterie avant même qu'elle ait fini de traverser la table.
Ce n'est pas une contradiction. C'est une biographie dite à voix haute. L'oreille perçoit de minuscules glissements : kafa ou kava, ekavica ou ijekavica, alphabet latin sur une enseigne, cyrillique sur la suivante, et soudain la grammaire prend l'intimité d'une histoire de famille.
Écoutez dans une boulangerie de Travnik à 8 heures du matin. Les commandes tombent vite, avec politesse et une sorte de musique pratique, pendant que la femme derrière le comptoir enveloppe la sirnica comme si elle pliait une lettre. Puis quelqu'un dit ćejf, ou merak, ou inat, et un seul mot fait le travail d'un essai.
Un pays est aussi un lexique. La Bosnie-Herzégovine sait que le nom exact peut sauver tout un après-midi de la stupidité.
La théologie du café et de la fumée
Le café bosnien ne se boit pas. Il se met en scène. La džezva arrive sur le plateau, la petite tasse attend, le morceau de sucre reste sur la langue si vous avez été élevé comme il faut ou initié par quelqu'un qui l'était, et le temps cesse de se comporter comme de l'argent.
Dans la Baščaršija de Sarajevo, les services à café en cuivre brillent avec le sérieux d'objets liturgiques. À Blagaj, près de la source de la Buna, le même rituel a un goût plus froid, presque minéral, parce que la falaise jette son ombre sur la table et que l'eau semble respirer depuis la roche elle-même.
Puis vient la nourriture, avec une logique de confort et de précision. Des ćevapi dans le somun, assez chauds pour brûler le bout des doigts, oignons crus, kajmak, sans excuses ; la begova čorba au gombo et au poulet, de la soie déguisée en soupe ; le burek découpé en spirales qui ne pardonnent pas l'hésitation, car la première bouchée doit arriver pendant que la graisse chante encore.
La Bosnie-Herzégovine traite l'appétit avec respect. Pas avec avidité. Avec respect. La nuance compte.
Là où le chagrin apprend les bonnes manières
La sevdalinka, c'est ce qui arrive quand le manque s'assoit et décide de ne pas faire de scène. La mélodie monte, se courbe, revient, et la voix porte la douleur sans hystérie, comme si le chagrin avait appris la tenue auprès d'une tante sévère à Sarajevo.
Vous entendez différentes versions de cette discipline à travers le pays. À Mostar, les chansons gardent l'air de surveiller la Neretva du coin de l'œil, toute de lumière verte et de mémoire de pierre ; à Višegrad, la Drina ajoute un courant plus sombre, plus lent, plus intérieur, le genre de son qui donne au silence qui suit quelque chose de mérité.
Et puis la Bosnie change de registre sans prévenir. Une table de kafana à Konjic peut commencer dans le sevdah, continuer avec des chansons populaires et finir dans un rire si sec qu'il sonne comme une insulte privée offerte sous forme d'affection. Ici, on sait que la musique n'est pas un décor de la vie. C'est une manière de la porter.
Certains pays dansent pour oublier. La Bosnie-Herzégovine chante pour se souvenir exactement.
Une hospitalité à l'épine dorsale de fer
La politesse bosnienne commence avec une forme nette puis se réchauffe par degrés, qui est la seule méthode civilisée. Une poignée de main, le regard franc, gospodin ou gospođa si nécessaire, puis le café, puis une assiette apparaît, puis une autre, et bientôt vous comprenez que la maison vous a adopté à titre provisoire et se demande si vous méritez la deuxième tasse.
Refuser trop vite est maladroit. Pas tragique. Maladroit. À Sarajevo, Mostar ou Jajce, un café offert est souvent moins une boisson qu'une déclaration : votre présence a reçu une forme et une durée.
On nourrit les invités comme si l'appétit relevait d'un examen moral. Apporter des chocolats dans une maison est compris immédiatement ; des fleurs aussi ; arriver les mains vides reste possible, bien sûr, de la même manière qu'il est possible d'entrer dans une église avec du sable de plage sur les pieds.
La tendresse ici a du cartilage. La Bosnie-Herzégovine peut être chaleureuse sans devenir molle, ce qui est plus rare qu'on ne veut bien l'admettre.
Pierre, bois et l'art de survivre aux empires
L'architecture en Bosnie-Herzégovine ne réclame pas la pureté des styles. Elle n'a aucune patience pour cette vanité-là. Sarajevo passe des cours ottomanes aux façades austro-hongroises puis aux dalles socialistes au fil d'un court trajet en tramway, et le résultat ressemble moins à une confusion qu'à une ville ayant gardé tous ses anciens passeports.
Mostar met la leçon en scène avec plus de théâtre. Le Stari Most s'arque au-dessus de la Neretva avec une assurance presque insolente, tandis que les maisons de pierre s'accrochent à la pente comme si la gravité relevait d'un arrangement négociable. Un pont peut être une infrastructure. Celui-ci est devenu une phrase que les gens essaient encore de finir.
Ailleurs, le pays murmure au lieu de déclamer. La tekke de Blagaj se serre contre une falaise près de la source ; Počitelj grimpe en pierre pâle vers sa forteresse ; Stolac garde dans le même champ de vision des traces illyriennes, médiévales, ottomanes et austro-hongroises, ce qui est une manière polie de dire que l'histoire n'a jamais nettoyé derrière elle.
J'aime cela. Un mur devrait se souvenir de ceux qui l'ont touché. La Bosnie-Herzégovine a la décence de laisser les empreintes visibles.
Cloche, appel, bougie, neige
Ici, la religion s'entend avant de se voir. À Sarajevo, l'appel à la prière et les cloches d'église partagent assez souvent le même air froid pour que l'oreille cesse de trouver ce chevauchement remarquable ; il devient une part du pouls de la ville, comme les freins du tram et les pas sur le pavé mouillé.
Cette coexistence ne doit pas être maquillée en innocence. La Bosnie-Herzégovine a trop payé pour qu'on se permette ce genre de sentimentalité. C'est précisément pour cela que le fait ordinaire d'une mosquée, d'une église orthodoxe, d'une église catholique et d'une synagogue à distance de marche possède une telle force.
À Travnik et Jajce, la mémoire franciscaine reste palpable ; à Mostar, les minarets dessinent le ciel ; à Blagaj, la tradition derviche donne à la berge un silence presque mis en scène jusqu'au moment où l'on remarque avec quelle naturel les voix baissent. Le rituel change la température d'un lieu.
La foi ici est publique sans être toujours bruyante. Une bougie, un chapelet, un tapis de prière, un café après l'office. Des civilisations se sont annoncées avec moins.